mercredi, mai 30, 2012

Une fenêtre sur abandon (paresseusement)


On dirait que ce serait cette maison, mais plantée au milieu d'un plateau, de routes, d'un rien apparent, d'un noeud de possibles (oui, peu vraisemblable, je sais) – on dirait qu'elle ne serait pas simplement close sur elle même mais close sur son inexistence, abandonnée, on dirait qu'il y aurait un dernier étage, entre les pans du toit, et une fenêtre avec un volet inexplicablement ouvert.
On dirait que ce serait la maison photographiée par François Bon, on dirait que ce serait la maison à propos de laquelle des textes différents en leur beauté et force ont été écrits http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2933  que vous devriez prendre temps de lire ce que je viens de faire, juste maintenant, en souriant souvent (et quel charme a la fenêtre), on dirait qu'en rentrant de la ville mardi matin, en tentant de trouver les mots pour plaider ma cause auprès des trop vivants-dans-l'escalier-la-nuit-et-au-petit-matin et jeunes donc certainement charmants voisins,  j'ai renâclé, me suis emparée de cette maison, ai pondu ce qui suit (ce qui m'a remise sur pied pour trouver les mots aimables, conciliants, mais assez fermes, à mettre dans une enveloppe glissée sous la porte)
On dirait que j'ai été assez incapable de tout, et que lâchement, pour meubler pauvre paumée je reprends ma contribution, ici, sous cette façade qui n'est toujours pas la bonne, mais dont je fais une frontière.


Moi je marche à côté des routes, à côté des rocades, des sillons tracés pour les autos entre ce qui s'est construit là depuis mon enfance.
Moi je reste, à la lisière, dans cette maison, plus loin, qui n'est même pas celle de mon enfance mais.. c'est sans intérêt
Moi je tue mon vague ou mes peines, ou je danse ma joie, sur le plateau, parce qu'il y a place pour ça et puisque je suis seule à y marcher
Moi je marche dans le présent, dans ce qui a enrichi, vivifié le plateau, disent-ils, et je marche dans le passé, enfoui, qui revient par endroits, régulièrement, comme un rite, se glisser sous le cheminement de mon crâne, ou la contemplation absente
Moi je marche dans les passés, les strates, et ce n'est pas toujours la même qui s'impose
Moi je passe et repasse devant elle, cette maison condamnée, disent-ils, parce que, dans mes trajets réglés par les clôtures, c'est plus simple, logique et parce que c'est elle.
Elle la maison où ils vivaient, et je marche dans notre temps - elle la maison qui va mourir, et le présent encombre ma marche
Elle la maison où nous nous disputions, insultions, rions, aimions, où nous avons appris à danser, où leur père nous lisait des textes ennuyeux le soir à la veillée, où une soeur chantait sur la flûte de l'aîné, où nous nous regardions
Elle la maison à l'escalier, nos pas furtifs, la chambre en haut, celle qui persiste à ne pas vouloir se fermer sur la vue calme de l'espace, et je marche les yeux sur ce volet rabattu - et je marche dans la recherche du souvenir de notre émoi
Et je marche dans le refus de cette fin qui ne veut pas s'effacer complètement, et je marche dans le refus de l'oubli, et je marche dans le soupçon que c'est excuse lâche pour mon repli
Et je marche dans le désir passionné que cela ne disparaisse pas, et je marche dans les calculs chimériques, évidemment chimériques, pour l'empêcher
Et je talonne l'herbe, et je me montre mon refus, total
Et je pense, je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est ma chance, qu'il me faut cette disparition, et puis alors, peut-être, partir..
Moi je marche, sachant que ne le ferai pas, je suis arrivée, qu'importe la maison, et lui dis ainsi adieu. 

7 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Belle maison de tous les instants.

jeandler a dit…

Volets fermés mais la fenêtre, elle, est peut-être ouverte pour l'abandon.

Pierre R. Chantelois a dit…

je marche dans notre temps - elle la maison qui va mourir, et le présent encombre ma marche

___

Si beau qu'il faut relire et relire cette poésie. En reprise ou non.

arlettart a dit…

Echos si forts retentissent dans
la maison aux sombres recoins
restera tout de même en rêve,
en souvenirs qui sont des chambres sans serrures

JEA a dit…

Félix Leclerc :
- "Moi, mes souliers...
S´ils ont marché pour trouver l´débouché
S´ils ont traîné de village en village
Suis pas rendu plus loin qu´à mon lever
Mais devenu plus sage..."

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Je ne trouve pas le nom de la couleur d'aujourd'hui...

Gérard Méry a dit…

...moi je vais rouler (à vélo) dès demain vers la Bretagne...a lundi Brigitte