jeudi, juin 15, 2017

Recours aux personnages

chaleur douce, un petit nuage devant moi, suis allée tenter d'échanger le premier des deux billets pris pour le palais des papes le 16 juillet contre un autre pour le 17 _ n'y en avait plus – et les seules dates disponibles ne l'étaient pas pour moi. Sentiment du devoir accompli, résignation d'autant que ce n'était pas un des spectacles dont j'attendais le plus. Restera à proposer les billets, et peut-être pas gratuitement parce que budget trop écorné, dans les files d'attente que ferai les jours précédents (sauf que je doute fort d'en avoir le culot)
retour guilleret avec les deux billets et deux rouleaux de sopalin.
Et puis une montée, devant ce qui s'offrait, de mon sentiment de n'être à la hauteur ni mentalement ni financièrement, pas plus que ne le suis physiquement devant mes projets, colère contre moi de ne pas savoir m'appliquer ou faire sacrifices, et repli. (ne plus m'occuper que de ce moi sans grand intérêt, sans renoncer par discipline, au moins pour le moment).
Me suis contentée du plaisir d'aller lire les nouvelles contributions http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4420 à l'atelier d'été de François Bon http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4419 – il y en avait à 17 heures 16 fois 11 personnages en petits paragraphes de deux à cinq lignes (et généralement trois phrases) soit cent soixante occasions de rêver quelques minutes à ces silhouettes plongées dans la vie (en commençant par les onze, teintées d'ironie réjouissante, de Dominique Hasselmann) et, après m'être amusée à chercher onze personnes non reconnaissables dans mes photos pour les poser là, je reprends mes lignes (suis le n°11 – pour lire, je descends jusqu'à l'identification à la fin et clique sur le chiffre pour accéder à la collection de chacun, mais il est sans doute préférable de suivre leur file pour eux, quitte à chercher ensuite qui a pensé et mis en mots ceux qui vous ont retenu)
111. Contre la vitre d’un autobus arrêté au feu rouge, un visage de femme, jeune mais déjà loin de l’adolescence, sans velours frais, bouche serrée, yeux fixés sur l’indifférence de la rue. Un bras d’homme sur son épaule exige son attention. Sa bouche se crispe, les yeux crient, un sourire se plaque.
112. Un homme squelettique, flottant dans un costume bien coupé, s’engage sur le passage piéton. Il marche comme un automate bien remonté, une serviette dansant au bout de son bras. Sur ses lèvres, dans ses yeux, un sourire extatique, hors réel.
113. Un groupe de jeunes gens en costume/uniforme de jeunes commerciaux, visages poupins et graves, cravates sages, quelques échanges préoccupés, qui se veulent sérieux et qui sont aussi peu assurés qu’ils voudraient le paraître. Un grand brun se laisse distancer. Il regarde un pigeon s’envoler lourdement, l’accompagne de son désir douloureux.
114. Ali sort de son échoppe vide, fait trois pas pour allumer une cigarette. Yeux froncés il retourne et retourne dans sa tête le problème insoluble de ses comptes, la défaite qui se confirme, s’accentue, un nouvel avatar. Il se redresse, entre dans la boutique à la suite d’un client, en se fabriquant un sourire accueillant et détendu.
115. Une femme laisse se refermer derrière elle une haute porte cochère, regarde le soleil dur, se met à marcher avec un sourire qui s’évapore. Elle fouille dans son sac, en tire son téléphone, appelle sa soeur, prend des nouvelles, s’apitoie et un petit sourire triste revient. Dans un silence elle dit « j’ai un cancer » et raccroche.
116. Un petit garçon devant les pots débordants d’un fleuriste. Il sort un billet, fouille dans sa poche, en tire quelques pièces, compte, regarde, avec un sourire d’espoir, de désir tendu. Il entre dans la boutique timidement.
117. Une table de café entourée de trois femmes, âge blet, formes abondantes, confortables, un peu de coquetterie raisonnable. Deux bavardes et la troisième, qui a écarté un peu sa chaise, qui écoute ou n’écoute pas. Elle attend la fin de cette rencontre rituelle, s’en veut d’y céder, pense à son fils qui ne donne pas de nouvelles.
118. Une adolescente, sac-cartable à l’épaule et jambes dansantes, du moins elle veut en faire un message pour le groupe de camarades dont elle s’échappe, pour un surtout. Quelques pas, elle tourne dans une rue, hors de leur vue, et un sourire attentif lui vient, avec le souvenir de ce qu’elle a découvert ce matin en cours. Elle s’en étonne et a envie de rire de plaisir et d’attente.
119. Le vieux Julien est assis sur un banc au bord de la place brûlée de soleil et s’amuse des passants qui se traînent où se précipitent vers l’ombre. Un visage qu’il ne distingue pas sous un chapeau, l’homme approche, parle, raconte, jase. Trop tard pour partir c’est ce salaud, ce fou de Passet et Julien, mains sur sa canne, ne l’écoute ni ne le regarde, remâche des années et des années de ressentiments.
120. Minah et son fils, le trésor, sortent de chez le médecin. Il a fini de pleurer, rituellement, il rit, il court. Elle le suit, grondeuse et hilare, laissant ce qui lui a été dit creuser en elle, en silence, une plaie.
121. Un garçon, vêtements fripés, usés d’innombrables lavages sommaires, d’une beauté lasse, peau un peu grise, assis sur un muret, regarde comme dans le vide, attendant l’heure d’un repas offert. Mais ses yeux s’éveillent au passage vif d’une jeune fille ensoleillée. Il remâche en silence ce cadeau inaccessible, ce rendez-vous silencieux qu’il a avec elle.

3 commentaires:

brigitte celerier a dit…

mes pauvres petits personnages... j'aurais dû les laisser tranquilles, là ils sont emportés dans une vague de parfums

Dominique Hasselmann a dit…

@ brigetoun : mais non, ils en font partie aussi, et même sous forme de mosaïque, en plus !

brigitte celerier a dit…

je voulais parler de notre intérêt commun ce matin pour la ronde (une belle réussite) qui effaçait pour moi et pas seulement le reste (sourire réel)